4ème de couverture
«Dans la pratique psychanalytique contemporaine, le problème du conflit se déplace de plus en plus vers une radicalité extrême dans laquelle corps et esprit jouent un rôle absolu et tendent à s’exclure mutuellement. Une psychanalyse qui prend en compte les niveaux les plus primitifs de l'intériorisation, si elle se centre trop précocement sur une dynamique psychique évolutive secondarisée, risque de se transformer en une des nombreuses déclinaisons de la dissociation corps/esprit, qui caractérise le monde contemporain. Pour travailler avec les états mentaux primitifs, mieux vaut déplacer la façon habituelle d’interpréter le transfert sur l’analyste, toujours présent, vers l’interprétation du transfert du patient sur son propre corps. Privilégier ce type d'interprétation comme axe d’élaboration permet de construire une connexion corps/esprit à laquelle le patient n’aurait pas eu spontanément accès.»
«La question des relations entre corps et esprit demeure énigmatique quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde et la discipline à laquelle on se réfère : neurosciences, psychologie, philosophie, etc. La psychanalyse n’échappe pas à l’énigme, bien qu’elle soit née d’une interrogation sur ce que Thomas SZASZ a appelé le proto-langage du corps, qui sert aux hystériques à mettre en scène leurs fantasmes inconscients et leurs angoisses, et bien que le fondateur de la psychanalyse fût formé à la biologie humaine avant de s’intéresser au psychisme. Y a-t-il eu une dérive qui, progressivement, tend à éloigner l’attention des analystes du corps de leurs patients vers leurs communications verbales et vers les significations transférentielles de ces communications ? C’est, en tout cas, ce que dénonce Riccardo LOMBARDI, dans cet ouvrage, riche de développements théoriques et d’exemples cliniques.» Didier HOUZEL, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent – Université de Caen
Riccardo LOMBARDI, psychiatre, psychanalyste,membre de l’International Psychoanalytic Association (IPA), analyste formateur de la Societé Psychanalytique Italienne, est l’auteur de nombreux livres et articles sur les états mentaux primitifs, la relation corps/esprit et le traitement psychanalytique de la psychose, traduits dans différentes langues. Il a été Visiting Professor dans plusieurs institutions psychanalytiques internationales. Il fait partie du Comité Éditorial du Journal of the American Psychoanalytic Association, de l’International Journal of Psychoanalysis et du Jahrbuch der Psychoanalyse. Il est installé à Rome.
Illustration de couverture: Il bivio – La croisée des chemins de Maria Carola VIZIOLI
Sommaire
Remerciements 13
Préface 15
Didier Houzel
Introduction 25
La présence du corps dans la pensée psychanalytique
1. Le transfert sur le corps 35
2. La capacité de penser et le corps 61
Les débuts de Bion
3. Corps, affect, pensée 79
Réflexions sur quelques hypothèses de I.M. Blanco et A.B. Ferrari
4. Le corps dans la séance analytique 99
Étude clinique sur la relation corps-esprit
5. Expérience sensorielle, seconde peau défensive et éclipse du corps 119
Une relecture de Tustin
6. Idées préliminaires pour la psychanalyse des psychoses de l’adolescent 137
7. Sur l’analyse d’un psychotique boulimique et obèse 151
8. Éveiller le corps 165
Le traitement d’une hypocondrie délirante avec impulsions suicidaires
9. Mise à mort et ambiguïté concrète/abstraite des niveaux psychotiques 175
Bibliographie essentielle 193
Préface
Didier Houzel
La question des relations entre corps et esprit demeure énigmatique quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde et la discipline à laquelle on se réfère : neurosciences, psychologie, philosophie, etc. La psychanalyse n’échappe pas à l’énigme, bien qu’elle soit née d’une interrogation sur ce que Thomas Szasz [Szasz T. (2010), The myth of mental illness, New York.] a appelé le proto-langage du corps, qui sert aux hystériques à mettre en scène leurs fantasmes inconscients et leurs angoisses, et bien que le fondateur de la psychanalyse fût formé à la biologie humaine avant de s’intéresser au psychisme. Y a-t-il eu une dérive qui, progressivement, tend à éloigner l’attention des analystes du corps de leurs patients vers leurs communications verbales et vers les significations transférentielles de ces communications ? C’est, en tout cas, ce que dénonce Riccardo Lombardi, dans cet ouvrage, riche de développements théoriques et d’exemples cliniques.
Nous aurions oublié le corps, l’incarnation de la pensée dans la réalité concrète du vécu corporel, pour nous intéresser exclusivement à la dynamique de la communication de l’analysant avec l’analyste dans une relation transférentielle qui suit un axe horizontal : du patient vers le thérapeute. Lombardi nous met en garde contre ce qui pourrait être une forme de précipitation que le patient ne peut intérioriser s’il n’a pas d’abord intégré l’axe vertical de la relation entre son esprit et son corps. Ce faisant, il nous initie à la pensée d’Armando Ferrari [Ferrari A. B. (2004) From the eclipse of the body to the dawn of thought, London, Free Association Books.], psychanalyste formé au Brésil où il a suivi les séminaires de W. R. Bion, avant de s’installer à Rome. C’est Ferrari, en effet, qui a distingué un axe vertical et un axe horizontal : le premier reliant corps et esprit, le secondétablissant la connexion entre le Moi et ses objets extérieurs et intérieurs.
L’idée forte de Ferrari, reprise par Lombardi, est que le corps est d’abord un objet concret, qu’il nomme Concrete Original Object (COO) [Objet Concret Originaire]. Il ne s’agit pas d’une représentation, ni d’un objet intériorisé, mais bien du corps tel qu’il se donne dans la réalité à l’enfant qui vient de naître, patchwork de sensations issues des différents organes corporels. Il ne s’agit pas du corps des anatomistes ou des physiologistes, objet concret de leurs observations et expérimentations, mais du corps vécu, du corps ressenti, quoique pas encore intégré dans une représentation unifiée. Cette intégration échoue dans les états psychotiques et partiellement dans les affections psychosomatiques et dans les troubles des conduites alimentaires. Le travail thérapeutique devrait dans ces cas seconcentré, non sur l’axe horizontal de la relation transférentielle de l’analysant à l’analyste, mais sur l’axe vertical corps-esprit, pour permettre unereconnaissance du corps dans toute sa concrétude et établir ou rétablir un lien entre l’esprit et le corps là où régnait la dissociation entre ces deux composantes de l’être humain.
Riccardo Lombardi nous met en garde contre le risque de donner trop tôt des interprétations portant sur l’axe horizontal. Il appelle transfert sur le corps tout ce qui concerne la relation de l’esprit au corps concret dans le sens qui vient d’être précisé. Il faut d’abord aider l’analysant à reconnaître son propre corps pour qu’il puisse s’en faire une représentation. La relation transférentielle ne devient le domaine d’exploration et d’interprétation de l’analyste que dans un second temps, lorsque cette intégration corps-esprit est en voie d’achèvement.
Je dois avouer que l’expression transfert sur le corps m’interroge, dans la mesure où pour qu’il y ait transfert il faut qu’il y ait quelque chose à transférer, même si ce quelque chose est encore dans un état embryonnaire, comme le sont les préconceptions postulées par W.R. Bion [Bion W.R. (1962), Aux sources de l’expérience, Paris, Puf.]. Les exemples cliniques très riches, que Lombardi nous propose pour illustrer cette notion, ne font-ils pas penser à un investissement du corps propre qui était jusqu’alors inexistant. On pense évidemment aux agonies primitives décrites par D. W. Winnicott en lien avec un défaut de holding :
Au stade que nous étudions, il est nécessaire de penser au bébé non comme à une personne qui a faim et dont les besoins instinctuels peuvent être satisfaits ou bien frustrés, mais de penser à lui comme à un être immature qui est tout le temps au bord d’une angoisse dont nous ne pouvons avoir l’idée. Cette angoisse inimaginable est tenue à l’écart par la fonction de la mère, d’une importance vitale à ce stade. Il s’agit de sa capacité de se mettre à la place de l’enfant et de savoir ce dont il a besoin quant à son corps en général et donc quant à sa personne. (Winnicott, 1970, p.11) [Winnicott D.W. (1965), Intégration du moi au cours du développement de l’enfant [1962], in Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1970, pp.9-18]
Parmi les agonies primitives, Winnicott cite : « Ne pas avoir de relation avec son corps », ce qui correspond trait pour trait à la « dissociation corps-esprit », dont nous parle Lombardi. Le recours à Winnicott me paraît éclairant, car il nous dit bien que la fonction des soins maternels est de permettre la relation corps-esprit chez le bébé. Mais il ne s’agit pas de la mère reconnue comme une personne extérieure, c’est la mère-environnement englobant l’ensemble des soins et les sensations concrètes, bonnes ou mauvaises, que l’enfant en retire. Est-il possible de repérer un transfert à ce niveau archaïque de l’expérience vécue ? On pourrait parler alors d’un transfert sur la situation analytique elle-même prise dans sa globalité, que je propose d’appeler transfert sur le contenant ou transfert sur le cadre. La personne de l’analyste ne doit pas alors être distinguée des murs de la pièce, du matériel mis à disposition de l’enfant, des meubles qui l’entourent. Je rejoins la mise en garde de Lombardi quant à l’inéquation d’interprétations de transfert en termes d’objet partiel ou d’objet total. L’analyste n’est alors perçu ni comme un objet partiel chargé de la satisfaction d’un besoin, ni comme un objet total représentant un personnage de l’existence passée ou présente de l’analysant.
Les descriptions d’Armando Ferrari (2004) vont dans le sens d’un investissement du corps par l’esprit : ce qu’investit le bébé, nous dit-il, ce n’est pas le sein de sa mère, mais sa sensation de faim. La difficulté à laquelle on se heurte à ces niveaux très archaïques du fonctionnement psychique est que la sensation de faim est évidemment transformée par la rencontre avec le sein. Nous sommes là à un niveau où la zone érogène où s’exprime la sensation et l’objet qui apporte la satisfaction ne sont pas distinguables. C’est le niveau évoqué par Winnicott dans sa description de la dépression psychotique, sur laquelle Frances Tustin s’est appuyée pour comprendre le matériel que lui donnaient à percevoir ses petits patients autistes. Il vaut la peine de citer le passage de Winnicott queTustin6 mentionne pour définir la dépression psychotique :
Par exemple, la perte peut être perte de certains aspects de la bouche qui, pour le nourrisson, disparaissent en même temps que la mère et le sein, lorsque la séparation a lieu trop vite, avant que son développement affectif soit suffisamment avancé pour qu’il dispose d’un équipement affectif qui lui permette de faire face à cette perte. Quelques mois plus tard, cette même perte de la mère ne serait qu’une perte d’objet, sans perte d’une partie du sujet. (Winnicott, 1958, p.222)
C’est bien d’une indifférenciation entre les limites corporelles et l’objet libidinal qu’il s’agit. Certes le terme même d’objet est iciprématuré, puisqu’il n’y a pas de différenciation en un intérieur et un extérieur. Or, c’est précisément cette indifférenciation qui amène Lombardi à nous proposer une révision des conceptions de Tustin à qui il reproche de se référer à la théorie de la relation d’objet pour interpréter le matériel de David ou l’observation de Tessa. Dans le réexamen qu’il fait du cas de David, jeune patient psychotique dont parle longuement Tustin dans son ouvrage Autisme et psychose de l’enfant (1972), il interprète l’armure construire par David à la veille d’une interruption de ses séances d’analyse, non comme une manière défensive d’échapper à la souffrance de la séparation d’avec son analyste, ce que propose Tustin, mais comme une tentative d’habiter son propre corps en utilisant des éléments du corps de son père qui lui ont servi de matériau dans sa construction de l’armure. Il est probable que le modèle d’Armando Ferrari aurait aidé Tustin à décrypter ce matériel en lien avec l’axe vertical de la relation corps-esprit. Elle n’en est d’ailleurs pas très loin lorsqu’à la fin de sa présentation elle note que (1972, pp.53-54) :
Et pourtant, le fait de revêtir une armure représentait un progrès chez David. Il fabriquait un artefact à partir de morceaux du père réel dont il se souvenait, au lieu d’essayer de recouvrir entièrement le monde extérieur, comme dans le matériel se rapportant au « monstre » (construction antérieure de David à l’occasion d’un précédent arrêt de ses séances).
Armando Ferrari décrit très clairement le bébé aux prises avec des sensations corporelles désordonnées qu’il lui faut assembler, ordonner et transformer en pensées, mais il lui faut d’abord sentir ces sensations, les vivre. Entre la sensation et sa transformation psychique, il y a un tournant fondamental qui fait passer le sujet d’une Unicité [Onefold] à une Dualité [Twofold]. Lorsque le bébé est aux prises avec ses sensations, il est dans un état d’Unicité : sensations, éprouvés des sensations par les organes des sens, observation des dites sensations ne font qu’un ; il s’agit d’un système unitaire [Onefold system]. Dès l’instant où un partenaire de l’enfant, disons la mère dans un sens générique, se saisit de l’état de l’enfant et met à son service sa capacité de rêverie, il entre dans un système dual [Twofold system], qui permet de mettre en ordre lessensations, de les atténuer, voire de les apaiser et de leur donner sens. De l’axe vertical corps/esprit, on est passé à l’axe horizontal Moi/objet. Le processus de transformation qui s’installe alors entraîne ce que Ferrari appelle l’éclipse du corps, c’est-à-dire une atténuation jusqu’à l’effacement des éprouvés corporels, qui ne disparaissent pas pour autant.
Lorsque des dysfonctionnements se manifestent dans ce passage, que Ferrari situe dès le début de la vie extra-utérine lors de la césure de la naissance, le corps se met à parler. Tout se passe comme s’il occupait alors un espace laissé vide par la pensée symbolique. C’est ce que l’on voit dans les états psychotiques, dans des affections psychosomatiques et dans les troubles des conduites alimentaires. C’est tout le mérite du livre de Riccardo Lombardi de nous entraîner dans ces zones obscures de la psychopathologie, insuffisamment explorées et comprises dans la pratique et dans la théorie de la psychanalyse. Il faut une forme de courage pour lâcher les amarres des modèles reçus pour affronter les turbulences [turmoil] sensorielles et émotionnelles dans lesquelles nous plongent certains patients, qui ressemblent alors plus à un bébé soudainement en proie à de violentes sensations qu’il ne sait pas gérer qu’à un adultecapable d’associer sagement ses pensées et de collaborer avec sonanalyste à en élucider le sens caché. Et pourtant, insisteLombardi, c’est dans ces profondeurs de notre corps concret, dans sa réalitécorporelle [corporeality], selon l’expression de Ferrari, cet ObjetOriginaire Concret, que notre pensée trouve sa source et que notre être humain découvre sa vérité.
L’application pratique des idées d’Armando Ferrari et de Riccardo Lombardi ouvre un large débat. Il ne s’agit pas tant d’opposer les interprétations de transfert aux commentaires sur les relations corps/esprit. Il s’agit de situer le niveau de transfert auquel les interprétations et commentaires peuvent être assimilés par le moi du patient. Frances Tustin a été la première, à ma connaissance, à mettre en garde les analystes contre des interprétations prématurées qui risquent de réactiver inutilement ce qu’elle appelle une naissance psychique prématurée, c’est-à-dire une confrontation de l’analysant à une altérité qu’il ne peut encore assumer. Riccardo Lombardi reconnaît cette priorité de Tustin dans la voie qu’il explore à la suite de Ferrari, lorsqu’il conclut le chapitre qu’il a consacré aux travaux de sa devancière :
... les résultats d’un rapprochement des différentes perspectives de Tustin et Ferrari pourraient stimuler la recherche clinique sur la centralité du corps dans les états mentaux primitifs : la valorisation de la relation verticale corps-esprit et du phénomène lié à l’éclipse du corps – comme aire primaire d’élaboration chez les patients difficiles – pourrait amener à faire un meilleur usage dupotentiel révolutionnaire des intuitions de Frances Tustin au sujet des formes les plus précoces de l’organisation sensorielle de la subjectivité.
L’exemple de Sergio, rapporté par Lombardi, peut servir à jeter un pont entre la technique exposée par Lombardi qui s’apparente à des commentaires phénoménologiques et celle de Tustin fondée sur l’interprétation du transfert. Lorsque Sergio s’enroule dans le tapis et que son analyste fait un commentaire en le comparant à un escargot, il s’enfouit complètement dans le tapis ce qui provoque chez lui une angoisse claustrophobique. Est-ce que l’analyste et le tapis ne sont pas pour Sergio une seule et même enveloppe ? On pourrait lui proposer l’interprétation suivante : « Tu veux être tout enveloppé dans un tapis-Claudio (prénom de l’analyste) comme un escargot dans sa coquille ». L’angoisse claustrophobique prend alors le sens d’être à l’intérieur du contenant maternel, pénétré par effraction comme le suggère Meltzer [Meltzer D. (1992), Le Claustrum, Larmor Plage, Éditions du Hublot, 1999.], et de s’y trouver enfermé. L’appel à l’aide adressé à l’analyste pourrait être compris comme un appel à une fonction paternelle pour s’extraire d’un enfermement mortifère dans un contenant maternel.
Mais une autre question se pose, qui sans doute justifie l’approche plus phénoménologique des interventions de Lombardi : y a-t-il chez le petit d’homme une intentionnalité innée qui lui permettrait de viser par ses projections l’objet capable de les recevoir et de les transformer, ou est-ce l’intervention de l’objet qui crée un champ interactif et intersubjectif en venant donner sens aux projections de l’enfant qui ne seraient d’abord que des évacuations ? Certaines remarques de Frances Tustin accréditent cette interprétation ; je la cite :
Ce serait une erreur, à ce niveau du développement, que d’introduire la notion d’une intention de la part de l’enfant. Sans logique, l’enfant se comporte d’une certaine manière parce que c’est dans sa nature d’agir de la sorte. (Tustin, 1972, p.54)
Et plus loin, elle ajoute :
C’est dans la nature de l’enfant de faire sortir ce qui le dérange et, ce faisant, de créer une « puanteur ». La « mère normale et dévouée » y voit le signe que son bébé a besoin de ses soins et elle affronte la situation de manière positive et appropriée, c’est-à-dire, qu’elle reçoit ses « projections ». (Tustin, 1972, p.55)
L’intentionnalité ne serait pas innée, comme pourrait nous le faire croire le modèle du Moi-précoce de Melanie Klein [Klein M. (1932), La Psychanalyse des enfants, Paris, Puf, 1959.]. C’est la présence de la mère recevant les projections de l’enfant, les acceptant et les transformant qui introduit le bébé dans le monde de l’intentionnalité et du sens. Autrement dit, c’est la création d’un champ relationnel au sein de la dyade mère/bébé qui est la condition et la source d’une mentalisation des éprouvés du corps.
Parler du corps comme d’un Objet Concret Original (COO) et de l’éclipse de ce COO, comme Ferrari le propose, me semble apporter un outil épistémologique utile, pour autant qu’on fasse une claire distinction entre le corps comme objet éthologique (le COO dans une condition sensorielle qui est encore trop saturée, et étrangère à toute coloration mentale), et l’activation d’une éclipse du corps (ou du COO), au cours de laquelle la mise en mouvement de la perception sensorielle à l’intérieur de l’enfant permet un début de conscience propre du corps, en même temps qu’elle lui permet aussi de commencer à distinguer ses différentes sensations. Le développement de l’axe vertical corps/esprit ne serait pas autre chose que la découverte d’une intentionnalité associée aux sensations corporelles, grâce à la réceptivité et à la capacité de rêverie de la mère. Lorsque le taux de glycémie s’abaisse, que le bébé éprouve des tiraillements intérieurs de plus en plus violents et persécuteurs, mais il ne sait pas qu’il a faim et qu’il a besoin de téter le sein ou son substitut, le biberon. C’est la mère qui peut le comprendre grâce à son observation, son attention, sa réceptivité psychique et son intuition.
Récemment, Bernard Golse et Sylvain Missonnier (2020) [Golse B. & Missonnier S., Plaidoyer pour une troisième topique. Une représentation intrapsychique du lien intersubjectif avant même la découverte de l’objet, In Analysis 4 (2), août 2020.] ont proposé une troisième topique, qui fait place à ce qu’ils appellent une « demande intransitive » :
La demande intransitive ne serait pas adressée à l’objet mais elle témoignerait d’ores et déjà d’un investissement de ce lien préobjectal intersubjectif dont nous essayons de traquer la représentation intrapsychique grâce au concept de troisième topique.
Le débat reste ouvert : y a-t-il une intentionnalité innée ou l’intentionnalité naît-elle de la rencontre avec l’objet ? Le philosophe Franz Brentano [Brentano F. (2008), Psychologie du point de vue empirique [1874], Paris, Vrin.] avait réintroduit dans la pensée occidentale l’ancienne notion d’intentionnalité (les causes finales d’Aristote, l’inexistence intentionnelle des scolastiques) en en faisant la caractéristique des phénomènes psychiques opposés aux phénomènes physiques qui sont dénués d’intentionnalité. Riccardo Lombardi nous invite à prendre en considération et à explorer un état intermédiaire où le phénomène psychique se réduit à l’éprouvé sensoriel issu du fonctionnement corporel, niveau de l’expérience humaine qui n’est plus strictement organique sans être déjà intentionnel. C’est de ce niveau-là que surgirait des forces non domptées capables de détruire en tout ou en partie l’équilibre du sujet dans son esprit (la psychose) ou dans le fonctionnement de ses organes (les affections psychosomatiques). Cette invitation nous fait entrer dans le domaine que le philosophe américain David J. Chalmers [Chalmers D.J. (1996) The Conscious Mind, New York, Oxford University Press : « The real difficult problem is that of phenomenal consciousness, and this is left untouched by the explanations of psychological consciousness that have been put forward so far. » (p.31)] a appelé le problème difficile de la relation corps/esprit. Le problème facile selon cet auteur est celui de l’exploration des corrélats entre états mentaux et fonctions physiologiques ; le problème difficile est celui de l’émergence d’états mentaux à partir de fonctionnements physiologiques [« The real difficult problem is that of phenomenal consciousness, and this is left untouched by the explanations of psychological consciousness that have been put forward so far. », in op. cit., p.31.] Ce problème difficile, la psychanalyse ne peut y échapper, mais elle peut contribuer à l’explorer avec toute la puissance de l’observation et de l’intuition qu’elle met au service des patients. Cet ouvrage, particulièrement stimulant, en est une brillante illustration.

