L’invention d’un compagnon de jeu imaginaire, sous les traits d’une personne, d’un animal ou d’un objet, est un phénomène complexe et multiforme qui se produit surtout dans l’enfance, mais aussi à l’adolescence et plus rarement à l’âge adulte. La littérature pédagogique et psychologique a longtemps partagé une attitude alarmiste à l’égard des compagnons imaginaires des enfants, considérant ce phénomène comme préoccupant et à la limite du pathologique. Dans la suite des premières études psychologiques entièrement consacrées au compagnon imaginaire dans les années 1930 et 1940, les travaux et la recherche psychanalytiques des décades suivantes vont avoir le mérite de le considérer, non pas comme un phénomène unique, mais comme un spectre de phénomènes avec à ses extrêmes, d’un côté la construction d’un enfant doté d’un imaginaire riche, qui reste toujours conscient de la réalité fictive de son compagnon, et de l’autre une construction pathologique, substitutive des relations avec les autres êtres humains et investie d’une concrétude hallucinatoire.
Ce livre se présente comme un recueil des apports psychanalytiques sur le sujet, dont il reconstitue l’histoire : aux écrits initiaux, inspirés de la théorie freudienne classique et centrés sur la dynamique œdipienne, succèdent ceux d’auteurs winnicottiens, qui placent la figure du compagnon imaginaire dans le domaine des phénomènes transitionnels ; enfin, dans certains travaux plus récents, le compagnon imaginaire est considéré dans la catégorie plus large des figures de la duplicité (double, jumeau, ange gardien, hétéronyme) et de nouvelles interprétations sont proposées à la lumière des études sur les aspects destructeurs du narcissisme et sur la transmission intergénérationnelle du deuil non élaboré.
Simonetta M.G. Adamo est psychologue clinicienne, psychothérapeute de l’enfant, de l’adolescent et de la famille. Ancienne professeure titulaire de psychologie clinique à l’Université de Naples «Federico II», puis à l’Université «Bicocca» de Milan, elle enseigne aujourd’hui au Centro Studi Martha Harris à Florence et dans le Centre d’Etudes Martha Harris de Larmor-Plage.
Illustration : Peinture sur papier d’Ernesto Tatafiore (Collection privée, Naples)
Sommaire
Préface à l’édition française - Odile Gavériaux
Introduction - Simonetta M.G. Adamo
Articles originaux et traduction
Les auteurs
Bibliographie
Préface à l’édition française
Odile Gavériaux
C’est avec grand plaisir que je réponds à l’invitation de Simonetta Adamo d’écrire la préface à l’édition française de son ouvrage Le Compagnon Imaginaire.
Psychologueclinicienne,ancienneprofesseuretitulaireàl’université de Naples puis à Milan, psychothérapeute d’enfants et d’adolescents formée à la Tavistock Clinic à Londres, Simonetta Adamo enseigne aujourd’hui au Centro Studi Martha Harris de Florence et dans le Centre d’Études Martha Harris de Larmor-Plage. C’est à ce titre que nous avons appris à nous connaître et à nous apprécier mutuellement depuis maintenant de longues années.
Ce recueil d’écrits de référence sur les compagnons imaginaires, à la fois historiques et cliniques, a pour origine le travail de psychothérapie remarquable que Simonetta Adamo effectua avec un jeune adolescent de 14 ans du nom de Salvo, qui vivait au quotidien avec un certain nombre d’amis imaginaires. Quatre années de ce travail clinique sont relatées dans l’article « Les amis qui n’apparaissent pas sur les photos » (pp.113-135).
Simonetta Adamo, dans son chapitre d’introduction, présente largement les auteurs ayant contribué à l’ouvrage, aussi, dans les mots qui suivent, je souhaiterai tout particulièrement souligner comment, en nous emmenant au coeur de son travail clinique, elle nous renseigne sur le fonctionnement psychique de Salvo.
Grâce à une pratique clinique psychanalytique dont la caractéristique principale est le travail à partir du contre-transfert, Simonetta Adamo nous permet, à travers son écrit, de suivre de façon particulièrement éclairante, l’apparition, puis l’installation et l’existence de «compagnons imaginaires», ainsi que leurs fonctions dans la réalité psychique de cet adolescent.
Par son écoute attentive et approfondie des communications de son jeune patient, alliée à une écoute tout aussi attentive et rigoureuse de ses sentiments contre-transférentiels et à la compréhension qui en émerge, SimonettaAdamo nous fait approcher le monde intérieur de Salvo et comprendre ce qui l’a conduit à avoir recours à de tels « compagnons ».
Dès la dernière rencontre préliminaire, Salvo livre à sa thérapeute un rêve très éloquent, révélant la nature de son « paysage intérieur » (Gianna Williams, 1997). Dans le rêve (pp.118-119) :
« Un garçon est assis sur une tombe. Il a été tué par sa famille et s’amuse maintenant à leur faire peur et à les persécuter… Salvo se rappelle alors un souvenir d’enfance : « Je suis avec ma baby-sitter, chez elle. Je joue avec des cubes. La baby-sitter m’observe et s’adressant à quelqu’un qui se trouve là s’exclame : “Regardez, il construit un cimetière” ».
A travers ce rêve, Salvo dévoile dès le début de sa rencontre avec Simonetta Adamo, un paysage intérieur profondément perturbé, dans lequel aucune figure vivante et secourable n’apparaît.
Dans ce paysage de détresse cependant, Simonetta Adamo saisit l’espoir de Salvo que quelqu’un de vivant puisse être là pour l’observer et donner voix et sens à la présence de ces aspects mortifères.
Elle ressent aussi le soulagement de Salvo quand il répond présent à la proposition de s’engager deux fois par semaine dans une expérience nouvelle, celle de la thérapie – c’est-à-dire, l’expérience d’une relation avec quelqu’un qui, au coeur d’une pensée vivante émotionnellement, le porte psychiquement –, plutôt que celle d’avoir à inventer des personnages fictifs, à défaut de pouvoir en trouver dans la vie réelle.
S’ouvre alors pour Salvo, la possibilité de communiquer et faire vivre à sa thérapeute ses expériences intérieures et pour Simonetta Adamo, celle d’accueillir et prendre en elle l’expérience de ce « non vivant » commodément installé en Salvo tel « une gentille vieille dame », « une amie de la famille».
Dans le processus thérapeutique, le passage par cette expérience sera fondamental pour Salvo dans sa capacité à faire évoluer ses compagnons imaginaires. En effet, les compagnons imaginaires de Salvo n’ont au début pour lui rien d’imaginaire, ils lui sont indispensables pour sa survie psychique. Mais, ils évolueront au fur et à mesure qu’il développera un lien à un objet interne bien vivant et fiable vers lequel il peut se tourner. Ce faisant, il s’identifiera à un objet non seulement vivant mais, pensant, et mettra progressivement en mouvement sa propre pensée. Ainsi, peu à peu, les compagnons de Salvo vont devenir des amis recouvrant un caractère différent, il peut les reconnaître comme « imaginaires », différenciés des amis de la réalité : ils sont ceux qui « n’apparaissent pas sur les photos ».
Au fil du travail psychothérapeutique, les compagnons imaginaires vont petit à petit disparaître : Salvo devient de plus en plus vivant ; il utilise de plus en plus librement sa pensée pour réfléchir. Son cheminement le conduira à l’écriture d’un roman, qui s’avèrera raconter son histoire.
Les différentes fonctions et significations des compagnons imaginaires qui cohabitaient en Salvo, sont largement étudiées par les différents contributeurs de ce livre dans leur chapitre respectif. Je voudrais souligner l’initiative féconde de Simonetta Adamo d’avoir eu le souci d’inclure dans cet ouvrage leurs écrits d’une grande richesse, permettant au lecteur d’élargir sa réflexion sur un sujet à la fois vaste et passionnant.
Odile Gavériaux, Larmor-Plage, mars 2023

